Reason's Den

A strange place between poetry, philosophy and anger

L'autre jour

L’autre jour, au bord de la crise d’angoisse pendant un séminaire, j’ai décidé de faire une liste de tout ce qui cloche chez moi pour tenter de rationaliser mes peurs.

Le résultat : une liste longue de presque 4 pages, pleines de choses que je n’avais pas encore conscientisées pour beaucoup mais que je remarque très clairement depuis. Et pour tout dire, j’en remarque encore. La liste s’allonge. Encore et encore. Des points sont mis derrière les points. Et à vrai dire, je doute qu’elle se réduise un jour. Peut-être certaines chose passeront à l’arrière, mais je me fais doucement à l’idée qu’elles ne disparaîtront pas.

La réalisation vient peut-être un peu tard. Au mois de janvier, j'ai eu un rendez-vous avec mon neurologue. L'objectif : faire le point 6 mois après mes AVCs. À la question : « vous avez encore des séquelles ? », j’ai bêtement répondu que non. J’avais un bégaiement, mais il s’est très largement dissipé. La fatigue est toujours présente, mais je ne la remarque pas vraiment. Les douleurs existaient déjà, je n’ai pas l’impression qu’elles aient pris une plus grande importance. Bref, j’étais cassée avant et mon état ne me semble pas pire depuis mes accidents.

Le problème, c’est que je n’avais pas encore pris le temps de faire le point avec moi-même. Je n’avais pas pris le temps de poser mon regard sur toutes ces petites choses, ces bizarreries qui rendent ma vie différente de celle de la plupart des gens de mon âge. En fait, la liste m’a aidé. Et aujourd’hui, si on me reposait la question, je serais incapable de dire que je n’ai pas de séquelles.

J’en ai : ce sont des signaux faibles, presque invisibles dans un corps déjà handicapé ; ce sont des signaux qu’il m’a fallu du temps et un effort conscient pour mettre des mots dessus. Pourtant, ils sont bien là. Pour qu'ils se laissent voir, il fallait que je leur accorde mon entière attention. Et maintenant je l’ai fait.

Une conclusion s’impose donc : même si je ne l’ai pas vu clairement pendant longtemps, même si je ne suis pas aussi visiblement handicapée que certains de mes proches après leurs propres AVCs, je ne suis pas différente d’elleux. Des petites choses, mais des tonnes de petites choses. Quatre pages, ligne à ligne, de petites choses.

Ce n’est pas l'histoire de David contre Goliath. Pas de géant face à moi. Ma fronde ne sert à rien contre une armée de petites choses. Des petites choses qui doucement ont rongé mes fondations si subtilement que je ne les ai pas vu faire. Des vrillettes, pas un fauve.

« Je n’ai plus de bégaiement. » Si, j’en ai encore. Il s’impose à moi quand je suis fatiguée physiquement, émotionnellement ou intellectuellement. Premier trou.

« Je n’ai plus de confusion du langage. » Si, j’en ai. Mes proches ne le remarquent simplement pas parce qu’il n’empêche pas profondément leur compréhension. Il m’a fallu une connaissance lointaine et une incompréhension vis-à-vis d’un sujet très compliqué pour que je le remarque. Dire « Freud » à la place de « difficile », c’est une confusion du langage évidente. Merci à elle de me l’avoir mis sous les yeux. Deuxième trou.

« Je n’ai pas de perte de force ou de motricité. » Si, j’en ai. Mes mains tremblent et manquent de force quand je suis fatiguée ou déconcentrée. Troisième trou.

« Je n’ai plus de problème à trouver mes mots. » Si, j’en ai. Je ne butte pas sur tous les mots, mais j’achoppe sur des choses simples régulièrement. Quatrième trou.

Et le cinquième, puis le sixième. Le septième. Le huitième…

Bref. Je ne vais pas reproduire la liste. On a compris l’idée.

Ceci est pour nous : retiens-le. Un jalon dans l'histoire de mon existence. Quand je me retourne, le paysage est différent. La route a doucement changé, mes pieds se sont simplement habitués aux pierres détachées. Il faut que je contemple d'ici pour le voir.

Je suis plus (+) handicapée que je ne l’étais avant. Est-ce que je peux récupérer ? Peut-être, mais pas rapidement. Et sans doute pas totalement, non-plus. Et je ne sais même pas encore exactement ce qui a changé. Je me doute que des choses restent encore loin de mes yeux. Il faut que je l’accepte. Que je l’accepte et m’adapte parce que le monde ne le fera pas pour nous.

Elle s’est abîmée l’hyacinthe automnale. Elle s’est abîmée et ses feuilles se sont trouées. Et sa tige est courbée, et sa sève épaissie en suinte. Ses fleurs ont brûlées aux premiers gels. Son odeur a été éventée par la première pluie de septembre. Les stigmates prendront leurs assises. Elle pourrira. L'odeur s'évanouira, et les fleurs tomberont grises et molles. La tige maigrira. La neige l'affaissera. Les feuilles sècheront, craqueront, tomberont en poussières fines à ses pieds. Elle disparaîtra, et de l'hyacinthe automnal on ne verra plus rien. Mais laissons-la en sa terre. Attendons, n'y touchons plus, et laissons-lui son repos. Du sang qu'elle a versé, des larmes de ses amantes, naîtront au printemps des fleurs qui chanteront son nom.